Internet et l’économie de l’attention

par Emmanuelle Erny-Newton
attentionJe l’avoue, je fais plutôt partie des « optimistes d’Internet ». C’est un sport qui peut s’avérer fatigant, car la presse donne souvent des armes aux « pessimistes ». Dans la longue liste des maux imputables aux nouvelles technologies, je voudrais aujourd’hui en retenir un:  le déficit d’attention.

Dans l’article retentissant Is Google Making Us Stupid ? (traduit en français ici), Nicholas Carr propose une description réflexive des transformations qu’il ressent depuis qu’il utilise Internet : « Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. (…) Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. (…) il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski.» Barbara Arrowsmith Young, fondatrice de l’école Arrowsmith (Toronto) spécialisée dans le traitement des élèves en difficulté d’apprentissage, signale qu’alors que le déficit d’attention n’apparaissait que chez un faible pourcentage de ses élèves lorsqu’elle a débuté, ce problème lui amène à présent 50 % de son effectif.

On invoque le mode multitâche pour expliquer cette « épidémie » : Les jeunes font leurs devoirs, tout en téléchargeant de la musique et en ayant plusieurs fenêtres de chat ouvertes. Leur attention prend l’habitude de papillonner et de se partager entre les diverses tâches, plutôt que de se focaliser sur une seule. Selon la représentation sociale, donc, Internet les a formés au mode multitâche, et « formatés » à ne pouvoir intégrer les informations qu’à doses homéopathiques –vous savez, ce même Internet qu’on accuse aussi de rendre nos jeunes accrocs lorsqu’ils passent des heures concentrés devant un jeu vidéo en ligne…

Arrêtons-nous un moment, et réfléchissons à ce paradoxe : comment Internet peut-il à la fois engendrer une trop grande attention (addiction) et un déficit d’attention -souvent chez les mêmes individus ?

La réponse est à chercher dans le phénomène d’attention lui-même. Pour cela, il s’agit d’abord de balayer un mythe répandu qui voudrait que l’attention soit contrôlée « de l’intérieur » par le sujet, et que ce serait donc à l’individu de faire le nécessaire pour se focaliser sur une tâche. A preuve, les injonctions monodirectionnelles lancées par les enseignants à leurs élèves : « Faites attention à ce que je dis ! » « Ecoutez-moi ! » « Regardez par ici ! ». A preuve aussi, les commentaires sur les bulletins scolaires de notre enfance : « N’est pas attentif en cours ! » (je parle de l’époque où les bulletins ne ressemblaient pas encore à des QCM).

Or le processus d’attention n’est pas individuel, mais social, lié au contexte ; nous-mêmes, adultes, en faisons tous les jours l’expérience : du fait de notre environnement, « nous sommes poussés continuellement à vérifier que rien de plus important que ce que nous sommes en train de faire n’est pas arrivé via notre téléphone, notre Blackberry ou notre ordinateur (Twitter, courriel, Facebook). » –Profitons-en au passage pour abandonner définitivement l’idée de mode multi-tâche au profit  d’attention partagée, comme le fait Linda Stone dans Attention: The *Real* Aphrodisiac : « Le mécanisme de l’attention est la sélection : c’est ou l’un ou l’autre. (…) Les gens ont pourtant du mal à comprendre que l’attention est une ressource finie, comme l’argent. »

De plus, du fait que le phénomène d’attention est social plutôt que cognitif, il n’est jamais neutre : les luttes entre diverses structures de l’attention dans une situation donnée sont une histoire de puissance et de résistance. Cela me rappelle une courte nouvelle que j’ai lue il y a quelques années, dans laquelle l’auteure décrit un « blind date » avec un jeune-homme charmant… le téléphone de l’homme sonne au milieu du repas, il n’y répond pas. Mais à la fin du repas, au moment de remettre sa veste, il jette un bref coup d’œil à son téléphone, ce qui décide la jeune fille à ne pas donner suite à cette relation : ce simple coup d’œil lui avait révélé son rang dans la structure d’attention du jeune-homme.

Enfin, le phénomène d’attention est dépendant de notre histoire individuelle (l’habitus de Bourdieu). Ainsi, lorsqu’un jeune devient accroc aux jeux vidéo, son comportement relève de la stratégie de l’attention : sa priorité est d’oublier, de fuir une réalité inconfortable, et s’appuie sur l’habitus, par le souvenir de l’état de bien-être déjà ressenti au moment de jeux antérieurs.

Il est de plus en plus apparent que l’attention est l’enjeu majeur de nos sociétés de l’information –l’expression « temps de cerveau », utilisée par les gens du marketing, est à la fois révélatrice, et carrément effrayante, de l’approche instrumentale qu’ils ont vis-à-vis de notre potentiel d’attention : l’attention (la nôtre), c’est de l’argent (pour eux). Les moyens technologiques sont infinis pour capter cette attention : réseau social, jeu, blog et micro-blog, … chaque médium a bien entendu un intérêt pour l’internaute, qu’il soit de l’ordre du loisir ou de la culture. Si bien que Facebook,Twitter, Digg, MSN et Ce-nouveau-site-que-je-viens-de-trouver-et-qui-est-vraiment-cool, sollicitent constamment, et en concurrence, notre attention. Dans le même temps, les enseignants, premiers affectés par le problème grandissant de « déficit d’attention » des élèves, voient leur classe s’envahir d’écrans -le loup dans la bergerie, en quelque sorte.

« Lorsqu’ils sont devant l’ordinateur, ils deviennent incontrôlables ! »

Dans ce contexte, il paraît raisonnable que certains enseignants se demandent, nonobstant les politiques éducatives actuelles : l’ordinateur est-il réellement une valeur ajoutée à la classe ?

Mais revoyons la question dans son contexte plus large : si le but ultime de l’école est de donner aux jeunes les connaissances nécessaires pour se préparer au monde adulte, alors oui, sans hésitation, l’ordinateur est une valeur ajoutée à la classe, non pas simplement à cause de ce qu’il apporte comme contenus et outils, mais en ce qu’il permet de maîtriser l’emprise de la technologie sur nos vies.

L’éducation, et plus particulièrement l’éducation aux médias, doit aider les élèves à se préparer à cette nouvelle économie de l’attention, et ce de deux façons :

  • en apprenant à maîtriser l’attention qu’ils génèrent : la réputation en ligne, comment la protéger et comment la construire, devrait trouver sa place dans le cursus. Le portfolio numérique va dans ce sens, et est à cet égard une initiative intéressante.
  • en apprenant à maîtriser l’attention qu’ils distribuent, c’est-à-dire en sélectionnant consciemment ce à quoi ils veulent être attentifs. C’est ce à quoi Howard Rheingold s’intéresse plus particulièrement, ces temps-ci, cherchant avec ses étudiants ce qui la facilite et ce qui la perturbe, pour ultimement la maîtriser.

Apprendre aux jeunes à maîtriser leur attention ? Mireille Houart et Marc Romainville ont posé la question à des enseignants, et ont reçu des avis mitigés : « Pourquoi l’enseigner en classe ? J’ai mon programme à respecter, et d’ailleurs ce n’était pas enseigné à mon époque, et je l’ai pourtant acquis… »

Certes, répondent les auteurs. Mais ces enseignants qui ont appris à maîtriser leur attention sans l’aide de l’école (et j’ajoute : à une époque où les médias étaient bien moins invasifs) l’ont fait grâce à leur environnement social et familial – et non, comme on l’entend souvent dire, parce qu’ils étaient  plus doués – : « L’école a eu recours à cette idéologie du don pour dissimuler et justifier, au nom d’une prétendue nature individuelle, sa fonction de reproduction sociale ».

Nous vivons actuellement dans un monde qui pratique l’économie de l’attention : ce qui donne de la valeur à l’information, c’est la somme d’attention qu’elle peut attirer. Et les nouvelles technologies, par l’accès qu’elles donnent à notre « temps de cerveau », ont rendu bien plus complexe la gestion de notre attention au quotidien. C’est un problème en particulier pour les jeunes. Mais bonne nouvelle : l’attention est éducable – mauvaise nouvelle : il y a du pain sur la planche…

Une dernière remarque pour se donner du courage : enseigner la maîtrise des médias, et de l’attention qu’on leur distribue, est un acte de justice sociale ; c’est la démocratisation des aptitudes intellectuelles qui permettra à l’école d’échapper à la reproduction sociale.

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